Alexandre - Doctorant en histoire

"La khâgne et moi..."

"Jean-François Sirinelli, dans Les Lieux de mémoire de Pierre Nora, fait de « la khâgne » l’un de ces lieux emblématiques où s’est cristallisé un morceau de la mémoire nationale, eu égard à ces générations de « khâgneux et normaliens » qui, des salles poussiéreuses préparationnaires aux bancs des « Ecoles », ont conféré leurs lettres de noblesse aux grandes heures de l’engagement intellectuel, en produisant à l’usage de leurs contemporains des concepts pour penser le monde et des repères cardinaux pour agir à partir d’eux sur le réel. A moindre échelle, la khâgne apparaît de même comme l’un des grands « lieux de mémoire » de ma petite existence individuelle, comme à bien d’autres de mes congénères qui passèrent deux à trois ans de leur vie à côtoyer, puis à tutoyer les grands auteurs au sein de cette noble et vénérable institution.

La classe préparatoire est une épreuve, et il y eut des moments difficiles, des moments de renoncement et de découragement face aux travaux d’airain menés jusqu’à l’épuisement physique et nerveux, des reculades face à l’immensité du défi, mais rien ne remplace ces moments de pure joie intellectuelle, ces moments de bonheur intense (au sens de Nietzsche : « Le Bonheur, c’est quand une résistance vient d’être surmontée ») qui ponctuent le cycle préparationnaire et marquent pour la vie : l’autonomie et la liberté de pensée, la confiance infaillible en son entendement, la vision d’ensemble de l’Histoire contemporaine et de ses enjeux, les nuits où l’on se réveille en sursaut, ruisselant et hurlant : « ça y est , j’ai compris la dialectique hégélienne ! », « ah, je vois devant moi le circuit keynésien, comme tout devient limpide à présent ! », « oh, comme soudain l’histoire apparaît intelligible, j’articule tout selon des schémas cohérents, Berstein est en moi ! ». Mais la prépa ne fournit pas seulement les conditions de possibilités de ces intuitions, elle offre aussi aux téméraires qui prennent confiance en eux et osent s’aventurer sur les terrains de la spéculation intellectuelle, dont ils se croyaient exclus par naissance ignoble, l’occasion de les développer : raisonnement, dissertation, rhétorique… Plus utiles encore qu’un stage de survie, toutes ces techniques seront d’un grand secours pour le moment de la sortie et du retour dans le monde social. Au terme du parcours, tous ne survivront pas à l’ordalie des ENS, mais d’autres concours s’offrent à eux, non moins prestigieux : tout dépend des horizons d’attente individuels. Mais la prépa donne de l’ambition et ouvre des perspectives. Elle donne l’envie de persévérer dans son propre être : le conatus rejoint le désir et s’impose comme moteur de l’Etre. Il nous saisit, nous emporte pendant ces années de labeur et – surtout – de découverte, nous motive à préparer ces concours de titans qui nous paraissent des chimères extraordinaires, et dont rien ne garantit à terme l’incarnation, mais qu’importe, la beauté résidait peut-être dans le geste et l’état de tension… Car la justice sociale dans cet éprouvant système demeure distributive. Mais pour qui s’investit et incorpore l’habitus du préparationnaire s’ouvrent alors des perspectives illimitées.

Certes, plusieurs années durant, l’arrière-train reste souvent sédimenté de longues heures sur les chaises de la salle de classe, mais le vrai voyage est ailleurs. L’univers peut sembler carcéral, il n’est pas concentrationnaire. Car l’esprit est libre. Le corps peut s’ankyloser à la table de travail, l’esprit s’élève et découvre des horizons insoupçonnés, aux côtés de l’Etre platonicien, de l’intelligibilité historique, de la grande théorie économique ou sociologique, de l’émotion suscitée par les grands textes ou encore des réalités mathématiques (elles m’ont hélas, quant elles, toujours refusé dans leur cénacle d’initiés…). Et l’on se prend, comme Baudelaire, à préférer, le temps de cette traversée préparationnaire, le voyage intellectuel à l’exploration empirique et l’on se retrouve vite dans la même position que le promeneur du « Spleen de Paris » : « et en rentrant chez lui, à cette heure où les conseils de la Sagesse ne sont plus étouffés par les bourdonnements de la vie extérieure, il se dit : "J’ai eu aujourd’hui en rêve, trois domiciles où j’ai trouvé un égal plaisir. Pourquoi contraindre mon corps à changer de place, puisque mon âme voyage si lestement ?" » . Comme le disait les élèves d’Alain dans l’entre-deux-guerres, le professeur de khâgne (et d’hypokhâgne) est bel et bien un « éveilleur de conscience ». A jamais son ancien élève lui rendra un immense merci de l’avoir éveillé à lui-même au terme d’une parfois difficile maïeutique, mais qui l’a arraché pour toujours à l’irréfléchi socio-traditionnel, aux préjugés et au caractère rustre du sens commun. Relâché dans la nature et retourné dans le monde des mortels, l’ancien préparationnaire saura toujours, par sa distance critique, son recul réflexif ou son ironie voltairienne, se méfier des illusions de ses contemporains ou des fausses vérités, et en tirer une grande sérénité, en se remémorant ses années de formation au sein de la matrice préparationnaire.

Mon propre parcours biographique incarne l’idéal-type de l’universitaire-académique, axé vers l’Enseignement et la Recherche. Normale Sup Cachan, les diplômes universitaires, la laborieuse et érudite Agrégation d’Histoire et le Master Recherche débouchant sur le doctorat, agréablement pimenté par les joies des premières charges d’enseignement, en ayant le statut confortable d’allocataire-moniteur normalien (AMN). A terme, il s’agit bien évidemment d’ « entrer dans la carrière » d’enseignant-chercheur. Mais pendant ces années normaliennes, mes maîtres, à l’ENS Cachan, nous l’ont bien dit : « nous ne faisons qu’entretenir vos capacités, votre identité, c’est la khâgne qui vous la confère ». L’ancien khâgneux que je suis a lui choisi comme objet d’étude la déviance, au sens sociologique et évidemment pas au sens moraliste du terme. Car l’initié aux sciences sociales est bien placé pour savoir que la morale est autant intégrative que discriminante, et qu’elle exclut finalement bien plus qu’elle n’intègre, étant produite et diffusée par des « entrepreneurs de morale » (Howard Becker) dans la grande bataille pour l’imposition de valeurs qui structure en permanence le champ des relations humaines. Sexe (maîtrise sur le discours militant homosexuel en France des années 1950 aux années 1980, abordé dans l’optique des genders studies) et drogues (Thèse en cours sur les drogues et les drogués en France des années 1960 aux années 1990)… Le rock’n roll sera-t-il convoqué un jour pour l’HDR ? Je ne sais si la sainte trinité sera complétée… Mais pour traiter ces objets d’études, à la croisée de l’histoire contemporaine et des outils analytiques des sciences sociales (sociologie, anthropologie, analyse de politiques publiques), la culture pluridisciplinaire de la khâgne B/L est sans cesse réactivée comme pré-requis, héritage insoluble et fondement indestructible de tous mes raisonnements."


C.V.

2008-2011
Doctorat en Histoire contemporaine. ENS Cachan, Institut des Sciences sociales du Politique (ISP).
Thèse sous la direction d’Olivier Wieviorka : « Drogues et drogués en France (1966-1993) ».
Moniteur d’Histoire au département de sciences sociales, ENS de Cachan. Thèmes d’enseignement : méthodologie, épistémologie de l’histoire culturelle, seminaire Archives, atelier de commentaires de documents (1ère année L3), méthodologie et colles d’agrégation (3ème année, agrégatifs).

2008
Diplôme de l’ENS Cachan, mention Sciences sociales.

2007-2008
Master 2 en histoire contemporaine (« Histoire des sociétés occidentales contemporaines, XIXe-XXe siècles »), Université Paris I Panthéon-Sorbonne.
Mémoire de recherche sous la direction d’Olivier Wieviorka : « Recherches sur l’histoire sociale et culturelle de la drogue et des drogués en France (1945-1990) », mention Très Bien.

2005-2007
Agrégation d’histoire (rang 62). Préparée au département d’Histoire de l’ENS Ulm.

2003-2005
Maîtrise d’Histoire, Université Paris X Nanterre.
Mémoire de recherche sous la direction d’Annette Becker : « Le discours militant sur l’homosexualité masculine en France (1945-1982) : de la discrétion à la politisation », mention Très Bien.
Licence bidisciplinaire d’Histoire et de Sociologie, Université Paris X Nanterre, mention Très Bien

2003-2005
Classes préparatoires Hypokhâgne et Khâgne Lettres et Sciences sociales (B/L). Lycée Notre Dame de la Paix, Lille

2000
Baccalauréat Littéraire (L), spécialité Mathématiques, mention Très Bien. Lycée Saint Rémi, Roubaix.


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Dernière mise à jour le 27-05-2017

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